Les lois de la défaillance publique sont aussi celles de l’affaiblissement démocratique
Tribunes

Notre démocratie connaît une usure du pouvoir politique dont les précédents ne sont que trop connus. En 1789, la monarchie n’aurait jamais chuté dans les faits si elle n’avait déjà perdu les esprits. À la banqueroute menaçante du régime qui contraint à convoquer les États généraux, c’est-à-dire à consulter, en désespoir de cause, ceux que l’on ne consultait plus, à l’incapacité de se réformer symbolisée par le désastreux renvoi de Turgot sous la pression des classes rentières voulant préserver le statu quo, au déplacement de fait du pouvoir économique vers une classe bourgeoise irritée d’être éloignée des élites traditionnelles tenant encore les rênes du pouvoir, à toutes ces correspondances si frappantes donc avec la situation française du début du XXIe siècle, il faut aussi ajouter cette chose toute simple : le lien de confiance entre les dirigeants et le peuple était rompu.

Aujourd’hui comme il y a deux cents ans, le système ne tient plus que par le simple jeu des mécanismes institutionnels, car l’adhésion fondamentale, le sentiment de faire nation autour de chefs légitimes sont brisés. Le contrat tacite qui lie chaque citoyen à un système dont il reconnaît la légitimité à le diriger et parfois à le contraindre est rompu.

Le discrédit des responsables politiques se traduit par de nombreux signes non équivoques : taux d’abstention record lors des élections, mais aussi montée des votes contestataires et sondages attestant de la perte de confiance envers les élus et les institutions qu’ils représentent. Paradoxalement, les Français n’ont jamais autant compté sur l’État, en tant qu’entité abstraite chargée de résoudre tous les problèmes et créditée a priori de la capacité de les résoudre tous. On attend de la puissance publique non seulement qu’elle assure la sécurité et améliore la situation économique, mais aussi qu’elle prenne en main les existences et rectifie les conduites.

Comme un trou noir qui attire toutes choses en son vide, l’État fascine d’autant plus qu’il échoue. Plus le politique prouve son impuissance, plus il concentre les injonctions de faire d’une partie importante de la population

C’est peut-être précisément là le signe ultime de cette déliquescence du politique de ne laisser comme dernier recours que lui-même, d’avoir organisé les choses de telle façon qu’il paraît plus indispensable à mesure qu’il s’enfonce dans l’échec. Comme un trou noir qui attire toutes choses en son vide, l’État fascine d’autant plus qu’il échoue. Plus le politique prouve son impuissance, plus il concentre les injonctions de faire d’une partie importante de la population.

L’Etat démythifié. Il est urgent de prendre conscience de la réalité du fonctionnement public. Ce n’est que parce que l’on aura démythifié l’État et montré les mécanismes de ses dérives que l’on pourra en particulier lui permettre d’accompagner le plus efficacement possible la nouvelle économie qui naît.

Bien peu de Français savent que ce travail de déconstruction de notre confiance aveugle en l’État a été entrepris scientifiquement depuis le milieu du XXe siècle. Des universitaires américains tels que James Buchanan, Gordon Tullock ou Mancur Olson portèrent ces travaux à leur niveau le plus élevé, constituant ce qu’il est convenu d’appeler l’école du choix public. Quoique débattues − c’est le destin de toute recherche en sciences sociales −, les découvertes de ces chercheurs et de bien d’autres ont jeté une lumière nouvelle sur le fonctionnement politique. Depuis l’apparition de ce courant de pensée, les universitaires ne regardent plus tout à fait l’État comme avant. La quantité de recherches produite est d’ailleurs inouïe, et elles ont été couronnées à de nombreuses reprises : Friedman a obtenu le prix Nobel d’économie en 1976, Buchanan en 1986.

Voir la politique avec le regard de l’économiste, c’est s’intéresser aux comportements des gens qui peuplent nos administrations et nos palais républicains ; c’est comprendre les motifs de leurs actions, leur logique propre, et en observer les conséquences sur le système gouverné en général ; c’est observer les liens qui se créent, les échanges qui s’opèrent et les ressources qui sont mobilisées par les individus.

La référence à l’État comme entité abstraite est aussi trompeuse que celle que l’on fait parfois à « l’entreprise ». L’État, comme l’entreprise, n’existe pas, ou plutôt ne « décide » de rien. Ce sont toujours des individus qui, cachés au sein de l’institution, agissent et décident. Si bien que les vraies questions sont : que font vraiment les hommes politiques et les fonctionnaires ? Et pourquoi le font-ils ? Quelles conséquences ces actions, une fois agrégées, ont-elles pour nous et pour le pays ?

L’une des légendes les plus tenaces diffusées auprès de l’opinion est celle du caractère sacré de la décision publique, et par extension du décideur public

C’est là que l’économie, dans l’approche ouverte qui est celle de l’école des choix publics, peut apporter ses lumières. Elle s’attache à montrer comment se développent les processus relationnels particuliers qui émergent dans le cadre de l’activité politique. Pour ce faire, elle aborde les individus qui vivent dans et par l’État avec la plus grande froideur scientifique possible, en évitant à tout prix les postulats trompeurs faisant de l’activité politique une action humaine par essence différente des autres.

Paradoxe étatiste. L’une des légendes les plus tenaces diffusées auprès de l’opinion est celle du caractère sacré de la décision publique, et par extension du décideur public. « Sacré » au sens étymologique de « séparé », « en marge du cours normal des choses ». La sphère publique est censée avoir ses propres mécanismes. Elle a même un droit rien que pour elle. Autant l’action privée est mauvaise, sujette à caution, devant être surveillée et contrainte, autant l’action publique est supposée vertueuse et indiscutable. Le grand paradoxe des étatistes est qu’ils défendent l’intervention publique au nom de l’imperfection des conduites humaines, faisant mine d’ignorer que nos institutions, aussi belles soient-elles, ne sont jamais dirigées que par des hommes − et des femmes − comme nous. Comme si un citoyen, dès lors qu’il pénètre dans le sanctuaire de l’État, était frappé d’une sorte de grâce divine le dépouillant de tous ses défauts.

Bienveillance. La vérité est que les hommes politiques et les fonctionnaires sont des hommes comme les autres. Ce n’est pas leur faire injure ni formuler d’hypothèse lourde que de supposer qu’ils agissent dans leur propre intérêt, en vue de leur propre bien-être. C’est en fait l’hypothèse opposée qui est lourde ! En 1942, dans Capitalisme, socialisme et démocratie, Joseph Schumpeter osa mettre en doute le postulat traditionnel de « bienveillance » de l’homme politique, supposant à la place que ce dernier poursuivait, comme tout un chacun, des objectifs personnels − carrière, confort, prestige, idéologie, etc.

« L’horreur politique » que ce livre veut décrire et stigmatiser, c’est la réalité pratique du fonctionnement de la sphère publique. La tétanie de notre appareil administratif, dont la politique n’est qu’une excroissance plus ou moins vassale, est la maladie dont nous étouffons.

Ouvrir les yeux sur les limites de l’État, stigmatiser ses échecs répétés, pointer ses contradictions, ce n’est pas plaider pour l’anarchie − l’absence d’État

 

Les lois de la défaillance publique sont aussi celles de l’affaiblissement démocratique. À l’heure où l’impasse financière de la dette publique nous oblige à repenser la place de l’État dans nos sociétés et où les prises de positions politiques se cristallisent autour de la question du maintien ou du recul de l’intervention publique, il est urgent de rappeler les grands apports des recherches et réflexions concernant le fonctionnement réel de la décision publique.

Si le constat est implacable, il n’exprime pas pour autant une résignation. Ouvrir les yeux sur les limites de l’État, stigmatiser ses échecs répétés, pointer ses contradictions, ce n’est pas plaider pour l’anarchie − l’absence d’État. Le but d’une telle démarche n’est pas de décrédibiliser la politique, ni d’en éloigner encore plus le citoyen, mais au contraire de la racheter et de la rapprocher de nous. Au prix de réformes relativement simples, des garde-fous peuvent être mis en place qui préviendront les plus graves dérives. Les défaillances de l’État ne sont pas une fatalité. Mais elles ne pourront être empêchées que si le constat initial que l’on formule est exact, comme un traitement médical dépend de la pertinence du diagnostic.

Décrire les manquements de l’État, ses biais, est précisément la meilleure − et la seule − façon de leur apporter des solutions efficaces et de restaurer la démocratie. Nous sommes bien loin de la vision romantique d’une classe politique absorbée dans la recherche de l’intérêt général et d’une administration entièrement préoccupée de fournir le meilleur service public possible. Renoncer à ce romantisme, comme y invitait Buchanan, est le meilleur moyen de préserver − retrouver ? − les services réels que l’État rend à la société.

 

Publiée dans l'Opinion le 14 mars