Rester vigilant face aux dérives de l’État-providence
Tribunes

Quand ils ne s'accrochent pas aux petites phrases et aux vaines polémiques, les débats de la présidentielle se concentrent trop souvent sur des chapelets de mesures considérées de façon isolée. D'où une impression de patchwork qui ne favorise pas la compréhension des différences essentielles d'approche entre les candidats. Au-delà du détail des programmes, les offres politiques se distinguent par leur approche du périmètre de l'État. L'évocation du recentrage de l'intervention publique sur les tâches régaliennes sert de marqueur utilisé par les candidats situés à droite de l'échiquier. Une référence dont les soubassements et les implications vont bien au-delà du simple souci de remédier à l'actuelle impasse budgétaire.

Au nom de la liberté des individus, mais aussi de la nécessité pour la préserver d'en abdiquer une partie au profit d'une entité supérieure, les penseurs du contrat social tels que Hobbes et Locke avaient développé une approche minimale du rôle de l'État: sécurité intérieure, défense, justice. C'est le domaine régalien (de rex, le roi). À partir du XIXe siècle, le développement de l'État-providence a considérablement étendu les missions de la puissance publique. S'il a permis de réels progrès, en termes de protection sociale notamment, son élan incontrôlé fait aujourd'hui de lui une menace pour ceux qu'il prétend servir.

Wilhelm Von Humboldt stigmatisait au XIXe siècle comme immorale la volonté de l'État de s'ingérer dans le bien-être des gens, s'engageant pour leur «bien positif» et non plus seulement par une protection négative (éviter de subir la violence, d'être empêché de se déplacer par exemple). Le problème de l'État qui outrepasse son rôle pour endosser celui de promoteur de notre bonheur, soulignait Humboldt, est qu'il peut employer des moyens profondément liberticides: encouragements, lois prohibitives ou formatage subtil des esprits. Le premier cas est la version la plus légère et la moins efficace des actions. C'est typiquement la méthode incarnée par les campagnes de communication du type «mangez, bougez», «consommez avec modération», etc. Dans la deuxième méthode, l'État va créer des structures qui vont canaliser les comportements dans le sens voulu. Par exemple, au moyen d'incitations fiscales. La troisième méthode est la plus puissante, mais aussi la plus problématique. L'État, écrivait Humboldt, «travaille (…) à mettre les inclinations (des citoyens) en harmonie avec sa volonté, à agir sur leur tête et leur cœur». Cela n'est possible que par un travail permanent sur les esprits commencé de préférence dès l'enfance.

Devenues un moyen d'accès à une prestation, la porte d'un nouveau guichet, les lois multiplient les obligations de l'État : droits au logement, aux vacances, à la culture, à la santé, à l'électricité, etc.

Ce souci du bien positif dénoncé par le philosophe prussien a engendré le glissement des droits-libertés («droits de») vers les droits-créances («droits à») décrit par Raymond Aron. De la «possibilité de faire quelque chose» si nous le voulons, si nous en avons la capacité et dans la mesure où nous nous efforçons de nous en donner les moyens (par exemple, en faisant des arbitrages judicieux, en travaillant dur), le droit est devenu pour l'État un devoir de faire. Et pour nous, dans une certaine mesure, une obligation de recevoir. Devenues un moyen d'accès à une prestation, la porte d'un nouveau guichet, les lois multiplient les obligations de l'État: droits au logement, aux vacances, à la culture, à la santé, à l'électricité, etc. Une conséquence qui pourrait être embarrassante pour la puissance publique si elle n'était pas, au fond, l'effet recherché, le moyen trouvé pour justifier la croissance des personnels et des dépenses, et celle, symétrique, des impôts. Les économistes du courant du «choix public» ont en effet montré que les administrations avaient pour objectif de maximiser leur taille.

Souvent présentés comme l'aboutissement des droits-libertés, les droits-créances en sont au contraire les meilleurs obstacles. Le droit à la santé, par exemple, pourrait finir par être utilisé directement pour limiter notre libre arbitre. Pour faire face à l'obligation qu'il a lui-même contractée, l'État ne verra pas de meilleure solution que d'adapter nos conduites, de gré ou de force. Ce droit-créance n'est alors pas seulement ruineux, il dégénère surtout en devoir non choisi. Une situation qui pourrait bien devenir réalité à mesure que l'État, voulant à tout prix nous aider, mais ne pouvant plus supporter le coût de nos comportements, ne verra plus d'autre issue que de les contrôler.

Personne, pas même nos candidats les plus libéraux, ne songe à nier l'utilité réelle des interventions de l'État dans maints domaines allant au-delà de l'acception stricte du régalien, en corrigeant par exemple certaines inégalités, en donnant accès aux soins, à l'instruction ou à la culture. Invoquer le recentrage sur ce rôle traduit moins la volonté de retourner à cet État minimal stricto sensu que la nécessité de rester vigilants face aux dangers d'une extension incontrôlée de l'État.

Derniers livres publiés d'Olivier Babeau: «L'Horreur politique», éd. Les Belles Lettres, 2017 ; «La Nouvelle Ferme des animaux», éd. Les Belles Lettres, 2016.

 

Publiée dans le Figaro